/Quand les journalistes font des interviews sans connaître la langue : quel impact sur notre information internationale ?

Quand les journalistes font des interviews sans connaître la langue : quel impact sur notre information internationale ?

Comment mener ou utiliser une interview lorsqu’on ne parle pas la langue de son interlocuteur ? C’est un problème qui se pose régulièrement aux collègues, journalistes à la RTBF, qui couvrent l’actualité internationale, que ce soit sur le terrain à l’étranger ou à la rédaction. Avec quel impact sur notre information ? Quelles difficultés, quels possibles biais ? Tentative de réponse en quelques exemples…

Le « fixeur », souvent indispensable mais parfois biaisé

« Quand on part en reportage à l’étranger, explique Daniel Fontaine, journaliste radio à la rédaction internationale du JT de la RTBF, on doit régulièrement faire appel à des fixeurs pour nous aider. » En général, ce sont des journalistes locaux, bilingues qui proposent leur service à la journée. Ils jouent notamment le rôle de traducteur, mais ils peuvent aussi partager leur carnet d’adresses, suggérer des contacts et faciliter les prises de rendez-vous pour les interviews. Un gain de temps indispensable dans une profession qui travaille souvent dans l’urgence. Daniel, y a parfois eu recours lors de ses reportages au Moyen-Orient.

« J’ai un principe général, explique le journaliste. Quand c’est possible, je privilégie d’abord les interviews de francophones, car en radio le doublage induit une distance. Si ce n’est pas possible, j’essaye de trouver des interlocuteurs qui parlent anglais. Sinon, je demande au fixeur de faire la traduction.« 

Mais cette méthode induit aussi un biais. Car dans certains pays, le fait de connaître le français ou l’anglais est avant tout une question de niveau d’éducation. Dans certains pays, cela peut induire un positionnement idéologique sur des questions de société. Pour Daniel, « l’idéal c’est donc d’avoir un peu de tout ». C’est-à-dire, quand c’est possible, des interviews avec mais aussi sans fixeur.

La fixeuse a commencé à invectiver mon interlocutrice en arabe

La présence du fixeur/traducteur ne permet pas d’éviter tous les pièges car certains font parfois intervenir leur propre subjectivité. « Je me souviens d’un reportage en Egypte, raconte François Mazure, qui a longtemps couvert l’actualité internationale. Je faisais un portrait croisé de deux femmes. L’une proche des Frères musulmans, l’autre plutôt laïque. Pendant l’interview de mon interlocutrice des Frères musulmans, la fixeuse a commencé à l’invectiver en arabe, comme si c’était elle qui menait l’échange. Elle était visiblement choquée par ses réponses. Mais, ce faisant, elle sortait complètement de son rôle. Conséquence, mon interlocutrice s’est braquée et ça ne m’a pas vraiment facilité la tâche. »

Mais sans traducteur, c’est encore pire. « Je me souviens d’une visite d’Etat du Premier ministre Yves Leterme en Russie, poursuit François. Il nous était interdit de poser des questions en conférence de presse. A la fin de celle-ci, je vois passer Vladimir Poutine à quelques mètres de moi. Je tente alors ma chance. J’avance vers lui et sans demander l’autorisation, je lui pose une question à la volée, en anglais. Il se retourne, me fixe dans les yeux et me répond pendant plus d’une minute… en russe. Je n’ai pas compris un seul mot de sa réponse sur le moment même. Un grand moment de solitude ! »

Peut-on bien travailler sur le terrain sans comprendre la langue ?

Alors, peut-on vraiment faire du bon travail à l’étranger quand on ne maîtrise pas la langue locale ? « C’est certainement plus compliqué car ça peut nous prendre plus de temps pour obtenir des témoignages ou les faire traduire, admet Daniel Fontaine. Mais ça n’empêche pas de comprendre un pays ou une situation. On peut même dire que, par rapport aux correspondants qui vivent sur place, l’envoyé spécial bénéficie d’une distance qui peut parfois s’avérer utile pour poser un regard plus détaché sur l’actualité qui secoue un pays.« 

Cela dit, la connaissance de la langue locale permet d’éviter certains pièges, comme le rappelle Benjamin Delille, correspondant RTBF à Caracas (Venezuela) depuis un an et demi. « Ici, sans l’espagnol, c’est très compliqué pour un journaliste, explique-t-il. Le pays est très polarisé entre les « pro » et les « anti » chavistes (partisans de l’ex-président Hugo Chavez, ndlr). J’ai déjà vu de nombreux envoyés spéciaux se faire balader par leurs traducteurs qui « omettaient » de traduire telle ou telle partie de l’interview car les propos tenus ne correspondaient pas à leurs propres opinions. »

Mais connaître la langue ne suffit pas toujours pour déjouer les pièges. Benjamin, qui est parfait bilingue, a ainsi mis plusieurs mois à apprendre à lire entre les lignes pendant ses interviews. « Chaque clan à ses propres techniques de communication et il est très difficile de les déceler quand vous n’habitez pas le pays. Je ne sais pas si c’est comme ça partout, mais en ce qui concerne le Venezuela, il me semble indispensable d’habiter sur place pour bien faire son travail. »


►►► A lire aussi sur la page Inside la rédaction, cet article sur le quotidien de notre correspondant au Venezuela.


 

Quand ce sont les agences de presse qui font les traductrices

Grâce aux images des agences de presse comme Reuters, APTN ou le réseau européen EVN, il est aussi possible de couvrir l’actualité internationale en restant à Bruxelles. Le journaliste dispose alors des traductions d’interviews livrées par les agences elles-mêmes. « Mais on passe parfois à côté des nuances, explique Eric Destiné, journaliste pour le JT. J’ai eu le problème à l’occasion d’une manifestation de l’opposition en Albanie qui accusait le Premier ministre Edi Rama d’avoir truqué les élections. »

Aucune agence ne proposait de traduction du slogan

Eric reçoit alors de longues minutes d’images de la manifestation en provenance de plusieurs agences. On y voit la foule scander un slogan et brandir de nombreuses pancartes comprenant juste deux mots : « Rama ik ». « Bizarrement, aucune agence ne proposait de traduction du slogan, s’étonne Eric. Que voulait dire ce « ik » en albanais ? Rama doit partir ? Rama va-t’en ? Rama dégage ? La nuance était importante pour saisir l’intensité du message adressé au Premier ministre. » Pour s’en sortir, le journaliste consulte alors un site de traduction en ligne et, dans la foulée, il appelle aussi un ami albanais pour croiser ses sources. « Finalement, ça voulait dire va-t’en.« 

►►►Voir le reportage d’Eric Destiné sur les manifestations en Albanie

Le problème classique c’est de savoir où couper

Mais, même avec une bonne traduction, le journaliste peut parfois avoir du mal à boucler son montage, comme nous l’explique Pascal Bustamante, un autre collègue du JT. « Le problème classique, c’est de savoir où on peut couper une interview dans une langue que l’on ne comprend pas.« 

Illustration récente, avec un discours de Vladimir Poutine, reçu avec des images d’agence : « Le discours était en russe, mais il était traduit en anglais dans la « dopesheet » [une description des images, plan par plan, qui reprend également la traduction de toutes les interviews proposées par l’agence, ndlr.]. » Le discours est long. Pascal doit choisir un extrait d’une vingtaine de secondes pour son montage. Ne parlant pas le russe, il consulte la traduction anglaise proposée par la « dopesheet » pour cibler le passage le plus intéressant. Mais comment faire ensuite pour isoler, dans les images, l’extrait correspondant ? Un sacré défi pour un journaliste qui parle le français, le néerlandais, l’anglais et l’espagnol… mais pas le russe.

« Dans le doute, explique Pascal, le bon réflexe c’est de reprendre les propos dans notre commentaire. Du genre « Le Président russe a affirmé que… » C’est la meilleure solution pour moi car je garde toujours en tête que certains de nos téléspectateurs comprennent le russe. S’ils entendent dans mon reportage que l’extrait du discours diffusé ne correspond pas à la traduction qui en est faite dans le doublage, ça peut nuire à la crédibilité de l’information ou à tout le moins perturber l’attention du téléspectateur.« 

En tout cas, on le voit, en tant que journalistes nous sommes amenés à accorder notre confiance a priori aux traductions qui nous arrivent via les agences. Cette tâche, comme d’autres, est d’une certaine façon déléguée à des collègues hors RTBF qui partagent les règles déontologiques inhérentes à la profession.

Nous vous en parlions d’ailleurs dans cet article Inside

Cette confiance dans les agences est-elle inconditionnelle ? Non. Et des erreurs sont possibles, comme on l’a encore vu récemment avec l’affaire Dupont de Ligonnès.

Mais sans elle, il nous serait impossible d’offrir la même couverture de l’actualité internationale…

►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.

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